
Oumar Ouarma, de son nom d’artiste peintre « Ouarm’art » est Dogon par son père.
Il nous livre ici quelques explications pour mieux comprendre l’ethnie Dogon et quelques souvenirs d’enfance du village de Loroni.
Dès mon jeune âge (vers 12-13 ans) je partais au village pendant les vacances avec on papa.
A chaque fois que je partais je dormais avec mon grand-père. C’était un redoutable chasseur ; il revenait chaque soir avec du gibier. Ma grand-mère – la dernière des 4 femmes du grand-père – préparait la soupe. Nous, les enfants, nous n’avions droit à la viande que lorsque les adultes avaient fini de manger.
Après le repas, lorsque le grand-père se redressait dans sa chaise longue (qu’il avait lui-même fabriquée) il s’apprêtait à dormir mais moi je m’approchais de lui pour lui demander de me raconter comment se passait la chasse, qui était autorisé à aller à la chasse et comment on pouvait devenir un grand chasseur comme lui.
La chasse était sa passion. Il était le chef du canton.
Le grand-père (photo 2025, il a 90 ans)
Les oncles, Ouarma Sory et Ouarma Saga
ORIGINE DU VILLAGE
Le grand-père – Ouarma Nabazin – m’a raconté comment le village de Loroni avait été créé. 4 générations au dessus de lui, le grand-père d’alors est allé d’abord en repérage pour voir où s’installer.
Il a d’abord trouvé un vaste terrain caillouteux puis un autre endroit où le sol était un peu fertile.
Il faut dire qu’au pays Dogon, construire une habitation demande des rituels.
Après le repérage, l’ancêtre du grand-père est revenu sur place avec une poule. Il a ensuite tracé un grand cercle et fait des incantations pour éviter que la poule ne sorte du cercle et qu’un intrus ne lui vole.
Au 7ème jour, il est revenu trouver la poule au même endroit, en position accroupie. Cela indique chez les Dogon, que les Esprits, les Ancêtres sont d’accords pour qu’on construise une habitation à l’endroit choisi.
Par contre si la poule était restée dans le cercle mais en position arrêtée, c’est un mauvais signe. Cela veut dire que les ancêtres refusent qu’on construise à cet endroit.
Le jour où l’on décide de commencer la construction, les griots annoncent la nouvelle à toute la communauté des environs afin qu’ils viennent prêter main forte. C’est ainsi que la première maison a été construite par notre ancêtre. C’est l’histoire de la toute première habitation du village de LORONI.
L’INITIATION
Dès l’âge de 15 ans, chaque famille devait faire venir ses garçons en âge d’aller en brousse pour l’initiation.
Pendant trois semaines, ces garçons restent en brousse pour suivre les enseignements mystiques, le langage mystique qui sert de lien entre les morts et les vivants. Pendant cette initiation, on leur enseigne la tolérance, le vivre ensemble, l’entraide mais aussi le langage des masques. Ce langage ne se parle qu’entre les initiés.
Après trois semaines une grande cérémonie est organisée pour valoriser et féliciter les garçons initiés. A cette occasion une cérémonie de danse des masques est organisée le jour où les garçons rentrent au village lors de la fin de l’initiation. Ils sont tous torse nu.
Ce jour-là, les parents sont très fiers de leurs enfants qui sont alors devenus des hommes.
Oumar en costume dogon
Un des vieux du village
SIGUI
L’histoire qui m’a le plus marqué c’est celle de la cérémonie qui se déroule chaque 60 ans. Mon grand-père m’a dit qu’il a eu la chance de voir cette cérémonie une fois dans sa vie.
Cette cérémonie, c’est 60 villages dogons qui célèbrent une fois par an la fête du premier village, jusqu’au 60ème village.
Cette fête s’appelle SIGUI.
Elle est organisée en hommage à l’ancêtre Dogon qui s’est rendu compte d’e l’apparition des Surus Jumelles : A et B.
Lors de la découverte du secteur, HOGON Dieu spirituel des Dogon, resta en communication avec les ancêtres célestes.
Des révélations lui ont été faites sur l’origine des Dogons. Lors de la venue d’un nouveau né dans une famille Dogon, pour confirmer la paternité de l’enfant, des incantations sont faites et le bébé est jeté en l’air. Si l’enfant est un pur sang dogon, il se suspend en l’air. Mais si c’est un bâtard, l’enfant va retomber sur les falaises et mourir sur place.
La création de l’homme dogon est liée au cycle lunaire. Le Dogon est rattaché à la lune et il la consulte pour prévoir l’avenir. Contrairement aux autres peuples, les Dogon vivent à l’écart des autres communautés. La tradition veut que le premier homme Dogon est descendu du ciel après une grande pluie. Il s’est installée près du Nil avant de migrer petit à petit au Soudan puis au Mali durant le royaume Mandé puis plus au sud.
Cela expliquerait l’origine des signes de l’écriture dogon qui ressemble à des hiéroglyphes.

A gauche : Kanaga, symbole du masque dogon qui représente le Hogon.
A droite : les signes désignant l’homme, la femme, le garçon et la fille.

LES FEMMES DANS LA SOCIETE DOGON
Au pays dogon, la femme est la gardienne des valeurs ancestrales. De la même manière que les garçons sont initiés, les jeunes filles dès l’âge de 15 ans sont retenues. Elles quittent leur famille pour rester chez les grand-mères au village pendant trois mois.
Elles reçoivent alors une éducation sur la valeur humaine, la vie dans un foyer, leur rôle dans la bonne marche de la famille, l’éducation des enfants, comment une femme doit se tenir dans son foyer face à son mari et aux parents de sa belle famille.
Pendant ce temps,certaines grand-mère égrainent le coton graine pour en faire des fils qu’elles remettront au tisserand du village pour en tisser un pagne qui sera remis à chaque fille.
A la fin de l’initiation, toutes les filles sortent torse nu, vêtues d’un pagne blanc. Elles font le tour du village avant de se diriger chez le chef du village qui offre une grande fête.
La semaine suivante, celles qui sont promises en mariage seront alors présentées aux deux familles alliées.
Chaque fille promise doit aller faire des travaux champêtres dans le champ de son futur marié. Durant deux saisons pluvieuses, chaque fille vient aider à travailler au champ, aider la mère de son future mari à faire le ménage, la cuisine et souvent tresser la tête de sa future belle-mère.
Puis le moment du mariage est célébré.
Il faut noter que l’excision ne se pratiquait pas chez nous au pays Dogon.
Ouarma Sobé, 87 ans, chef coutumier, gardien de nos traductions.



LES MASQUES DOGON
C’est une femme qui est à l’origine des masques en pays Dogon.
Chez les Dogon, les filles de moins de 15 ans sont celles qui partent avec les animaux en pâturage.
Une fois, l’une des filles du village, après avoir laissé les animaux brouter l’herbe; s’est avancée vers les grottes pour s’adonner à un jeu qui consistait à sauter d’une falaise (tout en surveillant le troupeau).
A un moment d’étrangers personnages lui sont apparus et la jeune fille prit peur. Ces personnages ont commencé à danser en entonnant des chansons. Lorsque la jeune fille voulut prendre la fuite, une voix lui parla et lui demanda de ne pas fuir. Elle se retourna alors et tous les personnages avaient disparu.
Elle courut vers le village et raconta tout à sa grand-mère qui lui a alors dit de ne pas avoir peur, qu’il ne s’agissait pas d’esprits maléfiques. C’est à la suite de ces conseils que la grand-mère lui donna une poudre magique en lui enjoignant de garder cette poudre sur elle chaque fois qu’elle partait en brousse avec son troupeau.
Durant un moment, la jeune fille ne rencontra aucun personnage étrange.
Un beau jour, la jeune fille était au même endroit et s’adonnait à son jeu favori ; les étranges personnages sortirent des falaises en se dirigeant vers elle. Elle garda son sang froid malgré sa peur, sachant qu’elle avait la poudre de sa grand-mère sur elle. Lorsque ces personnages voulurent mettre la main sur elle, elle leur jeta alors la poudre sur eux et le vent violent a propagé la poudre sur plusieurs personnages qui sont tombés à terre les uns après les autres.
La jeune fille trouva alors les têtes de ces personnages gisant sur le sol ainsi que les personnages qui n’avaient pas été touchés par la poudre qui restaient à tourner en rond entre eux. La jeune fille est alors rentrée au village en courant pour annoncer la nouvelle.
La grand-mère a alerté tout le village qui s’est déplacé sur les lieux, les hommes devant, pour aller prendre les têtes de ces esprits. Le chef ordonna au retour au village, de déposer les têtes devant la case de la grand-mère.
Ainsi, lorsque des femmes étaient en palabre (querelle) avec leur mari, elles se cachaient pour venir voir la grand-mère en cachette durant la nuit et allaient se camoufler en brousse. Lorsque le mari la cherchait, la femme portait le masque pour bondir sur lui, et le mari effrayé prenait la fuite jusqu’au village. Le soir, la femme retournant à la case, se moquait du mari en lui disant que c’était elle qui lui avait fait peur, le mari alors mettait fin au palabre qui sévissait entre eux.

RESPECT DE LA HIERARCHIE DANS LA SOCIETE DOGON
Au pays dogon, les notables construisent un hangar qu’on appelle TOGONA. Ce hangar est curieusement construit avec une hauteur très limité.
A chaque fois qu’il y a un problème au village, dans les familles,ou bien quand des communautés sont en conflit ; le conseil des sages se réunit sous le Togona. Les notables alors tranchent le problème. Le coupable est condamné à quitter le village. En voyant sa dignité bafouée, le condamné se lève, sort sous le Togona, monte sur les falaises et se jette dans le vide pour se donner la mort.
Sous le Togona, on ne rentre pas avec une arme, on ne crie pas sur les nobles. Lorsque quelqu’un se lève brusquement sous l’emprise de la colère, sa tête cogne rapidement au plafond et il se retrouve à terre. Sous le Togona, la décisions des nobles est irrévocables.
Le respect strict de ces valeurs ancestrales fait du peuple dogon des hommes respectueux, très audacieux, braves et courageux. Le Dogon préfère la mort à la soumission. C’est un peuple qui s’est opposé à toutes sortes de domination, d’où leur position géographique sur les falaises de Bandiagara.
LE MARIAGE DE MES PARENTS
Quand mon père a pu quitter le village, il a débarqué à Tougan où il travaillait comme commis. Il a fait la connaissance de ma mère qui étaient venue vendre des céréales au marché accompagnée de deux de ses soeurs.
Comme le village de ma mère – Bassan – n’était qu’à 8 km de Tougan, mon père allait la voir souvent jusqu’au jour où le père de ma mère voulut la donner de force en mariage.
Mon père alors a pris ma mère et s’est enfui avec elle jusqu’à Bobo Dioulasso. La maman a accouché de sa première fille Ahissata dans le vieux quartier Farakan.
Lorsque la famille de ma mère appris qu’elle avait fui avec mon père. Le grand père paternel envoya des notables demander pardon aux parents de ma mère.
Peu de temps après, mes parents sont allés au village suivre la coutume et donner la dot. Ils se sont mariés au village et sont revenus à Bobo Dioulasso pour y vivre.
Les enfants en pays Dogon portent des prénoms qui correspondent à leur place dans la fratrie.
Pour les garçons : dans l’ordre de leur venue au monde : Sory, Gossoloum, Ampérou, Ounssé, Ouassabé.
Et les filles : Yalô, Yatoubai, Sikaindai
Ouarma Yatoubai, la dernière femme du grand-père encore en vie.

La gourde du grand-père
LES INTERDITS DOGON
- Un Dogon ne se marrie pas avec un forgeron
- Un Dogon ne se marrie pas avec un griot, et il n’épouse pas une femme aveugle ou borgne.
- Le Dogon ne mange pas la viande du caïman ; car le premier homme dogon apparu sur terre est tombé du ciel après une grosse tornade.
- Le Dogon ne mange pas de varan.
- Le Dogon ne porte que du coton
- Une femme enceinte ne salue pas un Dogon le matin. et le Dogon ne répond pas aux salutations d’un borgne le matin.
- Le Dogon, une fois intronisé, se ne lave plus, c’est le varan qui vient le lécher pour sa toilette.
(Copyright : Oumar Ouarma pour le texte. Photos, Oumar Ouarma, Adama Ouarma, Annelise Chalamon)